1 Chef du Pont



Je ne me rappelle plus très bien comment tout a commencé. Probablement avec une chanson des Beatles passant à la radio. Je suis né en 53, comme on disait alors, l’année 2000 n’était pas encore passée par là. J’ai grandi à Chef du Pont, village dans les marais de Carentan, en Cotentin, à 4 km de Ste Mère Eglise, petite ville immortalisée par le film de la 20th Century Fox, "Le Jour Le Plus Long".

Chef du Pont, pour ce qui nous intéresse : une église, 2 laiteries, une fabrique d’andouilles (puanteur assurée), une gare, une épicerie, une quincaillerie, une école des filles, une école des garçons, des marais, une décharge à ciel ouvert donnant sur un étang fétide près de la voie de chemin de fer : le lieu le plus attractif du village, et de loin ! 

Cet étang, un jour, a vu surgir un radeau que j’avais construit avec deux ou trois copains, fait de gros bidons de gaz-oil maintenus par des planches, qui naviguait entre des saules pour observer (effrayer) les poules d’eau.

C’est là aussi que j’ai préparé mon premier repas en solitaire en caillassant un pauvre moineau à l’aide de mon élingue et en le carbonisant à la broche façon indien. Plus tard je serai scout et connaîtrai tous ces “plaisirs” à une autre échelle…

La quincaillerie elle, est remontée de plusieurs crans dans mon intérêt  quand j’ai su que, sur l’insistance de maman, institutrice à l’école des garçons, je pouvais commander le disque que j’avais entendu à la radio et le recevoir trois semaines après…
Je ne me suis jamais autant intéressé aux casseroles et autres accessoires  de cuisine que pendant ces trois semaines. 

Quand le disque est arrivé : Les Beatles Eight Days a Week  45 tours Odéon Soe 3764, je suis entré dans ma galaxie pour ne plus la quitter. 

Papa était le directeur de l’école des garçons de Chef du Pont. La vie à la maison était rythmée par les vacances scolaires. Catherine, François et moi sommes nés chacun à deux ans d’intervalle. Je suis l’ainé de cette fratrie. Pendant les vacances l’école des garçons était pour nous seuls… Sensation unique jamais ressentie depuis. On pouvait pousser les pupitres dans un coin de la classe de papa et monter le circuit du train électrique tout en écoutant Ticket to Ride à fond sur le Teppaz. Le sentiment d’être privilégié ne m’a jamais effleuré. 




Pendant le grand vide de juillet/août, toute la famille partait “en session” aux quatre coins de la France. Les sessions  étaient des séminaires de huit jours, parfois plus, organisés par les “Équipes enseignantes”. Au retour nous en profitions toujours pour rendre une visite de trois semaines aux parents de Papa à “La Vigerie”, propriété située à quelques kilomètres de Bordeaux, où ma grand mère était concierge/femme de ménage. Nous étions donc partis assez longtemps. Notre retour à Chef du pont se passait toujours de la même façon : de grands élèves, non prévenus de notre arrivée, profitaient de la grande cour goudronnée de l’école pour jouer au foot, jeu formellement interdit par papa pendant le reste de l’année. Les malheureux étaient pris la main dans le sac. En un rien de temps, tout ce petit monde déguerpissait de notre école, en espérant ne pas avoir été repéré… 

L’endroit que nous n’avons jamais réussi à apprivoiser était le bureau de papa justement appelé le bunker par Vincent mon petit frère, petit dernier de la lignée arrivé sur le tard, 12 ans après moi.. Ce surnom arriva donc bien plus tard dans une autre maison…

Le bureau de Chef du Pont sentait fortement le tabac froid et l’interdit. Papa bourrait sa pipe au tabac bleu que j’allais chercher à l’épicerie de madame Ledouit, à cent mètres de l’école. L’interdit était partout : ne toucher à rien était plus sûr. D’ailleurs passer la porte du bureau et on se sentait déjà en faute. Une table carrée faite par mon oncle Robert, menuisier, l’un des frères de maman, lui servait de bureau, elle était encombrée mais assez rangée. Pratiquement tous les meubles que nous avions à  Chef du Pont étaient l’œuvre de Robert. Maman a toujours eu un grand sens de la famille. Pour nous, le bureau/bunker est resté une des images fortes associée à la psychologie de papa.

L’énervement très rapide qui arrivait quand on ne comprenait pas assez vite était aussi chez papa une constante forte, comme si sa disponibilité était exclusivement réservée à ses élèves.
Un jour, en débarrassant la table, tâche chez nous exclusivement réservée aux enfants,  saisissant le plat de viande, je demande à la cantonade : où je mets ça ?. Papa, excédé : à la poubelle ! D’un pas décidé je me dirigeai vers le garage, l’employée de maison me rattrapa avant qu’il ne soit trop tard. 
Ne jamais dire devant papa que nous avions une bonne à la maison, il vous aurait foudroyé du regard, le seul mot admis était : employée de maison. Chez les Lapouge on ne badine pas avec la dignité des gens. 
J’allais oublier : c’est dans le bureau de papa que j’ai eu mon premier et seul cours d’éducation sexuelle. Papa, l’air grave et mal à l’aise : Jean, avant que tu ne partes (en sixième), contrairement à tout ce que tes camarades pourraient te raconter , les enfants ne naissent pas dans les choux, ils sont le produit de l’union d’un homme et d’une femme. Fin du cours. Débrouillez vous avec ça.

Le Teppaz servait aussi à Maman pour écouter les 45 tours de Jacques Brel, Guy Béart, les Frères Jacques et le Père Duval. Catherine, ma sœur cadette de deux ans donc,  l’accaparait de temps en temps pour une séance “yéyé” avec Adamo et son chanteur favori, Frank Alamo : Biche, oh ma biche, lorsque tu soulignes au crayon noir tes jolis yeux…
Les 33 tours de classique, c’était dans le bureau de Papa, les disques tournant dans le meuble Pathé Marconi, La Voix De Son Maitre.  


Odette et Henri Lapouge dans la classe d'Odette, débarrassée des petits pupitres d'élèves, laissant voir le sol en gerflex lors d'un dimanche Portes ouvertes aux réalisations des élèves de l'école des garçons. On peut voir sur le mur un bout des innombrables dessins d'enfants conçus dans cette classe.


Dorénavant, le Teppaz sera remonté dans ma chambre et réquisitionné pour jouer exclusivement mes premiers disques. Je remontais aussi le transistor que mes parents utilisaient le midi pour écouter le soir dans mon lit, sous les couvertures et dans le noir, les stations musicales de la BBC et les radios pirates anglaises qu’on captait très bien dans la région. Le coin de la chambre où je dormais était tapissé de photos des Beatles, en doubles pages, la plupart prises dans le magazine Paris Match. 
Une seule exception : au milieu des Beatles, plus tard apparaîtra un grand poster de Julie Driscoll, premier signe d’une puberté naissante, les spécialistes des années 60 apprécieront…

Écouter de la musique, c’est bien, en faire c’est mieux. 

Maman achetait la lessive en barils ronds pour la machine à laver. Machine qui avait nécessité la construction d’une chape de béton pour la river au sol pendant l’essorage ! Je me demande encore comment notre linge a pu résister à tant de violence. Les barils étaient en carton et appréciaient mal le fait d’être sertis de tissu blanc pour ressembler à des tambours, ils ne produisaient aucun son, mais sur la photo l’illusion était parfaite.

Dans le monde où je voulais entrer, on ne peut être crédible que si on a un nom de groupe.
Avec l’aide de mon petit frère François le nom du groupe a été vite trouvé : des sous vêtements trainant malencontreusement par là, le groupe s’appellera The Slipers. Ayant vite fait d’angliciser le mot, la trouvaille trouva sa place fièrement sur le tissu/baril/grosse caisse. Je serai donc batteur.











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