3 Daniel

L’année de cinquième commence toujours par une refonte des classes suivant les options choisies par chacun.
Mes parents avaient choisi latin, Daniel aussi. Comment Daniel et moi sommes devenus amis, je ne m’en souviens pas.

Le club musique avait été rebaptisé club guitare et disposait de deux guitares. L’animateur du club : un grand copain à Melon. Grand fan de Brassens, il se contentait de gérer les deux guitares, l’une à cordes nylon, l’autre à cordes acier avec des ouïes, comme un violon.
En fait il ne gérait qu’une seule guitare, gardant celle à cordes nylon toujours pour lui. L’endroit redevenait fréquentable.


Daniel et moi avons appris la guitare ensemble. Chez lui, comme j’ai pu m’en rendre compte assez vite, Daniel possédait déjà une guitare. Elle avait été construite par un de ses grands frères et avait une taille anormalement grande.  Elle était d’une couleur marron foncé et Daniel disparaissait complètement derrière la caisse de résonance, elle ressemblait aux grandes guitares mexicaines qu’on pouvait entrevoir dans le feuilleton télévisé “Zorro”. Sa maman lui a très vite acheté une guitare électrique, bon marché.
Celle là faisait peine à voir, beaucoup plus petite que la marron, presque trop petite, elle avait la crosse des mécaniques qui penchait vers l’avant, ce qui lui donnait un air souffreteux. Par contre elle était rouge à paillettes et mapple neck. C’était une planche. Qu’importe, nous avions déjà réparti les rôles, je ferai l’accompagnement à la guitare corde acier et lui les mélodies avec sa planche. Ça marchait pas mal. 



La guitare avec des ouïes empruntée pour les vacances (67)

J’ai vite fait des progrès en accompagnement, Georges Brassens m’ayant très vite conseillé un recueil des principaux accords de guitare édités en diagrammes dans la collection Marabout. Le copain de Melon, la pédagogie, la transmission, c’était pas son truc. 
Je pouvais maintenant, moi aussi, m’entrainer à la maison car mes parents m’avaient offert une guitare d’étude montée en cordes nylon qui ressemblait plus ou moins à une guitare classique. On avait été la choisir et l’acheter chez Havet Photo, à Cherbourg. Il y avait un sigle écrit sur la table d’harmonie : Troubadour. En 82 on me la volée. Une “gentille” élève à qui j’avais prêté cette guitare pour qu’elle puisse s’entrainer chez elle n’est plus jamais revenue prendre de cours…

Nous commencions à avoir un petit répertoire. For No One des Beatles était l’une de nos réussites préférées.
Daniel et moi avions trouvé notre régime de croisière. Nous faisions tout ensemble, impossible de nous séparer. L’allée circulaire bordée d’arbres du parc nous était pratiquement réservée, quand nous ne jouions pas au club guitare dont nous avions maintenant les clefs, nous parlions musique dans le parc. 
Notre couple devenait légendaire.

Les vacances allaient elles nous séparer ? J’en parle à maman. Elle a la solution. On ira chez madame Renault, la maman de Daniel, lui demander si je pouvais passer une partie des vacances chez elle. Je dis elle parce que lui, son père le pauvre, avait les poumons pris par le ciment de la cimenterie de Montebourg et n’en avait plus pour longtemps.

J’ai passé le mois de juillet et le mois d’août chez Daniel. Certainement l’un de mes plus beaux souvenirs de vacances. La maman de Daniel était une femme enjouée et très optimiste. La vie coulait facilement, tous les jours se ressemblaient, une impression d’éternité. 
On dormait dans la même chambre. On avait l’habitude. 
Le petit frère de Daniel, une boule de muscles, s’entraînait pour être coureur cycliste, il était la fierté de ses grands frères, partis du nid familial depuis longtemps. Quand il revenait de l’entrainement, à n’importe quelle heure, il fallait qu’il mange : outre une ventrée de pâtes, il se préparait une omelette avec douze œufs… 
Les après midi on allait à la pêche, la plupart du temps on ramenait des tanches pêchées dans le Merderet, la rivière de mes marais, elles avaient un fort goût de vase mais quelquefois on arrivait à attraper des anguilles : le soir, festin garanti. 
Cerise sur le gâteau, les Renault pourtant d’origine modeste avaient la télé. Daniel et moi la regardions tard. Je me souviens d’un cycle Wc Fields mais le plus souvent c’était Fernandel et compagnie. 

Tout a une fin. Septembre, retour à la pension. On nous sépare, la maman de Daniel avait choisi en deuxième langue l’espagnol, mes parents l’allemand. Idiot, manque de coordination. Il nous restait les inter-classes, les études et le dortoir.

Jean Émile a dû débarquer au lycée l’année de notre 4ème. Un peu plus âgé que nous, c’est un des personnages les plus étranges qu’il m’ait été donné de rencontrer. 
Pianiste aux longs doigts, peau très blanche, grand, un esthète. Cultivé. Spécialiste de Dali et traducteur de Dylan ! Ma galaxie s’est étendue de quelques années lumières. Ma niaiserie raccourcira d’autant. C’est lui qui me donnera accès à la grande ville : CHERBOURG.



Avec Jean Émile tout change. Toutes les choses qu’il induisait ne pouvaient pas tenir dans mon petit monde, ça craquait de partout. Je pris l’habitude d’aller à Cherbourg, chez lui. Enfin chez lui c’est vite dit. À mes parents, oui, c’était vite dit.

À suivre  4  Cherbourg                                                                                                                         

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