2 Le pensionnat de Valognes



Photo Mathon dans les années 66/67

Le CM1 et le CM2, à l’école des garçons de Chef du Pont étaient tenus par Henri Lapouge, papa donc. C’est vous dire si j’avais été préparé pour mon entrée en sixième ! 

En septembre 64 j’aurais dû poursuivre mes études en 6ème à Sainte Mère Eglise, patrie de  mon dentiste, boucher notoire (Dieu que j’ai souffert !)
Mes parents en ont décidé autrement : mon caractère indépendant les incitait à penser qu’il valait mieux m’envoyer en pension. Comme toujours, ils ont eu raison.

Valognes est à 40 km de Chef du Pont, donc une vraie pension. Un monde en soi, un nouvel horizon.

Papa me conduisait jusqu’à la porte du collège dans sa DS, très tôt le lundi matin (pas un mot dans la DS), je prendrai la micheline le samedi à quatorze heures en gare de Valognes pour retourner à la maison. Vous savez déjà qu’il y a une gare à Chef du pont. J’ai un amour immodéré pour les trains, amour inassouvi jusque là, bien que mon oncle Maurice, frère de mon père, m’ait donné, chaque fois qu’on se voyait, ses exemplaires de ‘’La vie du Rail’’ : il était Chef de Gare à Versailles, en ce temps là en Seine et Oise. Mon avenir était d’ailleurs tout tracé, pour la famille je serai conducteur de trains.

Dire que je me suis fait à la vie en pension est un euphémisme : j’ai adoré. Et vous allez voir pourquoi.
Les débuts sont toujours un peu difficiles, mais quand on a appris les codes, la vie en pensionnat n’est pas sans avantages.

A Valognes, les classes allaient de la 6ème à la terminale. Il y a une différence d’âge énorme entre le bizut qui entre et celui qui  redouble sa terminale.
Pour être vraiment en sécurité il faut un parrain.
Je l’ai trouvé en la personne de Melon. Personnage excentrique, très grand, de quatre ans mon ainé, doté d’un humour  encore inconnu de moi, l’humour anglais.

J’ai eu un passe à Valognes : la musique. Mais j’anticipe...

Le premier trimestre m’a confirmé, si besoin était, l’efficacité de mon père dans son métier d’instituteur, mon bulletin de notes affichait un 18 de moyenne générale et les félicitations.

Dans la vie autarcique des internes du Lycée il y avait aussi les activités extra scolaires regroupées sous le nom de clubs. Club échecs, club cinéma, club musique etc.
Club musique donc. On a beau être dans la Manche, il ne reste pas moins qu’on est en France. Il faut s’inscrire. 
Les feuilles passent avec des listes de noms. Les activités ont lieu le samedi après midi, je devrai donc prendre le train du soir.

Le club musique était animé par un pion. Le plus vache et antipathique des pions alentour. Il était animateur du club musique car Monsieur se targuait d’être chanteur. Son répertoire : Yves Montand, les feuilles mortes se ramassen-tt-àà- la pêêlle...

La liste. 
- Lapouge !
- Qu’est ce que tu sais faire ?
- De la batterie
- Ah intéressant !

Maintenant, dans la pièce, je vois une vraie batterie dorée, rutilante, beaucoup plus grosse que ce que j’avais pu imaginer, menaçante presque, très impressionnante en tout cas, bien loin de mes barils de lessive. 

À la maison, je me servais d’un abat jour en tôle émaillée en guise de cymbale, juste pour le look car le son était affreux, bien loin du son des cymbales de Ringo. Pour la première fois aussi, je voyais une grande et belle cymbale, visiblement toute neuve.
- Montres moi ce que tu sais faire ! 

J’enfourche le siège. J’ai oublié de vous dire que je suis gaucher non contrarié, terme technique employé souvent par mes parents adeptes de la Pédagogie Freinet.

Je commence à taper comme à la maison, donc à l’envers, la baguette gauche sur la cymbale et la baguette  droite sur la caisse claire quand tout à coup j’entends un grand éclat de rire et un ‘‘Bon c’est pas la peine !’’ qui me fait rougir de honte et qui est certainement au début de mes cauchemars musicaux récurrents.

J’ai abandonné le club musique et préféré passer mes samedis après midi à la décharge à essayer de faire imploser des postes de télévision à coup d’élingue. 

La vie réserve quelque fois des surprises.
J’apprends que le premier trimestre se clôture par une ‘‘sauterie’’. Terme que je trouve maintenant inapproprié pour désigner une soirée musicale ayant lieu dans un Lycée mixte !
La sauterie donc est prévue après un repas du soir avant les vacances de Noël, dans l’aile du dortoir des filles, endroit interdit d’habitude et pourtant très convoité par les redoublants du second cycle !

Il faut s’imaginer une grande salle de classe dans la pénombre transformée en club, le bureau avait été enlevé de la petite estrade où trônait maintenant la batterie dorée et ce que je percevais comme un amplificateur de guitare électrique. Mon excitation était à son comble, les filles commençaient à entrer parfumées et fringuées pas comme d’habitude. Maman ne se parfumait pas.

Je commençais à être rouge comme une crête de coq et avais très peur que cela se voie. Je n’étais pas au bout de mes peines. Des individus commençaient à s’affairer à coté des instruments. 
Je reconnus Yves Montand flanqué d’un autre pion qui enfourcha mon siège de batterie et deux guitaristes étrangers au petit monde du Lycée. 
J’ai appris plus tard que ce groupe ainsi formé (sans Yves Montand) se produisait de temps en temps en dehors du Lycée et jouait les morceaux des Shadows.

Pour le moment le groupe déroule essentiellement de la chanson française jusqu’au grand moment : les feuilles mortes se ramassen-tt-àà- la pêêlle...
Soudain, le batteur, pour une raison inconnue, quitte la scène laissant Yves Montand perplexe...Je vois le chanteur venir vers moi en me demandant de me diriger vers la batterie. J’ai de la chance, le morceau suivant est un slow que je m’empresse d’exécuter à l’envers. 
Plus tard j’ai eu droit à un petit sourire d’approbation. Je tenais d’un coup ma revanche et la protection d’un pion et pas des moindres.

Une conséquence inattendue est venue perturber mon équilibre psychique presque retrouvé après le sourire d’ Yves.
Le comportement des filles à mon égard avait changé. Mais c’est grâce à Melon que j’ai eu mon premier coup de foudre.

J’ai fait ma croissance l’année de ma 6ème, prenant 1 cm par mois, atteignant plus tard à 13 ans, 1m 72. 
Melon, qui m’avait pris en amitié me dépassait encore d’une demi tête. 
Lors de nos promenades dans le parc du lycée, Melon m’appris qu’une des copines de sa classe en pinçait pour moi. Jean : tu as un plan ! Terreur. Me défiler, perdre la face et du coup mon protecteur, pas question. Il arrange le coup, on doit se voir. 

Elle arriva de loin, se rapprocha, planta ses yeux dans les miens : un éclair et des frissons me parcoururent tout le corps, elle était très jolie mais aussi effrayée que moi... Cette nouveauté de l’émoi physique me paralysa. Une gène palpable s’instaura entre nous, elle ne mettra pas longtemps à se rendre compte de mon immaturité. Je ne serai pas celui qui prendra tous les risques, en bravant les surveillantes, pour la rejoindre dans le dortoir des filles.

Le jour de repos coupant la semaine était en ce temps là le jeudi. Les internes avaient la permission de sortir en ville l’après midi, entre deux heures et six heures, seulement si les parents avaient signé le bon de sortie. Les miens avaient bien signé mais il était entendu que je me rende chez les D., relations Équipes enseignantes de mes parents, habitant en ville. De la famille D. je détestais à peu près tout. Le père, la mère, les deux fils, leur chat, leurs habitudes, leur façon de s’habiller, de parler, tout. Leur second fils, un an plus âgé que moi était scout. Pourquoi Jean n’irai pas avec lui remplir son jeudi après midi par des activités ‘’pratiques” et saines ? 

Des scouts j’ai détesté à peu près tout. Tout ce qu’on faisait était teinté (souillé) d’idéologie. Le jeune D. était une tête de lard, un sale gosse gâté et caractériel. Le croirez vous, mes parents et les D. ont eu l’idée que je parte en vacances avec eux et leur fils dans le Luberon, où ils avaient une résidence d’été. J’avais, d’après les D., une influence bénéfique sur leur damné fils… Imaginez un mois de tente deux places avec ce connard. Les pires vacances de ma vie. Heureusement, je suis rentré par le train tout seul, d’Avignon à Paris. J’avais demandé à mes parents de faire le voyage en Mistral, ils me devaient bien ça. 


Plus tard avec les scouts, je ferai la descente de la Vire en radeau et une expérience de trois jours “survie en forêt” qui adoucirent un peu mon ressentiment. Dans mon année de  troisième, le chef voulut me reprendre en main et organisa une sortie “rappel des fondamentaux idéologiques” seuls, lui et moi, au bord de la mer. Ce jour là les Scouts de France m’ont définitivement perdu.


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