4 Cherbourg

Mon dossier secret que ma mère a bien dû parcourir...


J’ai appris à m’arranger avec la vérité, surtout avec maman. 

Papa avait des choses beaucoup plus importantes à faire que m’écouter. 
La vérité, je la distillais au gré des opportunités.

La référence culturelle, entre autres à la maison, c’était le ‘’Courrier de l’Unesco’’, revue mensuelle, les anciens numéros étaient disponibles dans les WC à l’étage. 
Papa lisait le Monde à table, en écoutant les nouvelles à la radio et, avec maman, ils commentaient les absurdités du monde. 
Ils étaient militants tiers mondistes.
Nous, les enfants, n’avions pas le droit de commenter. Qu’aurions nous pu dire d’ailleurs sur la guerre d’Algérie, l’affaire Ben Barka ou l’attentat du petit Clamart ?

Le dimanche maintenant, je prenais la micheline pour Cherbourg vers midi. Mais avant il y avait la messe.

À 10 heures tout ce que Chef du Pont et alentours compte de catholiques pratiquants s’engouffrait dans la petite église au bout du village. Il n’y avait pas d’appréhension particulière à aller dans cet endroit, car tout se déroulait toujours de la même façon, avec les même gens. 
Il y avait le directeur de la Laiterie coopérative, sa femme et ses deux enfants, un couple d’agriculteurs de Carquebut, avec leurs quatre enfants, pour ne nommer que les plus proches. 
Manquaient à l’appel le directeur de l’usine (surnom de la deuxième laiterie, industrielle celle là), sa femme et sa fille dont j’étais secrètement amoureux. Une famille de non croyants, certainement.

Au beau milieu de la messe, je me levai pour rejoindre l’autel car il y avait lecture des évangiles.
Sur un beau pupitre en bois, un grand livre, les pages en papier bible, était ouvert à l’aide d’un filet rouge à la page de la lecture du jour. Je découvrais le texte en le lisant, ne comprenant absolument rien de ce que je lisais. 
Puis retour au banc. 
Bénédiction avec l’encens, chant final, maman y mettait tout son cœur, les Dalmont (nom de jeune fille de maman) sont doués pour le chant. Aux cantiques, mes oncles étaient insurpassables.  
Il me restait peu de temps pour rejoindre la gare et ma micheline.

À la gare de Cherbourg je ne rejoignais pas toujours le domicile de Jean Émile. J’y allais au gré des rendez vous que nous nous donnions. 
Le temps était à moi, jusqu’au train du retour. 
J’avais aussi la ville pour moi, mais quoi faire un dimanche après midi à Cherbourg.

Quand on cherche, on trouve.
Direction le quartier chaud, la rue de la Paix.

Continuant la rue de la Paix il y a la rue de l’Union. Un numéro sur deux est un bar à marins, rempli de jeunes garçons parlant étranger, souvent le russe, en escale au port de guerre. Sur la gauche, au début de la rue de l’Union je remarque une porte cossue avec l’inscription : LE CLUB de CHERBOURG et en plus petit : Club Privé. 

A 15 heures la porte s’ouvre. Imaginez un Pierre Doris en survêtement de sport, se dandinant sur le pas de porte avec un large sourire, regardant la droite et la gauche de la rue pour scruter la clientèle. C’est le patron. Il est immense, il remplit la porte. 
J’ose, j’ose pas, il faut passer le patron. Il esquisse un petit pas de côté et me laisse entrer. 

On dit : le monde de la nuit. C’est tout à fait vrai. Dans la pénombre, surtout venant du dehors, on distingue à peine dans la première salle en longueur, le bar avec ses robinets à bière en cuivre rutilant, puis tout de suite un petit sas donnant sur une piste de danse carrée. Sur la droite, un peu en biais le matériel d’un groupe de rock. Une batterie Ludwig entourée de deux Marshall trois corps et d’un micro pour le chant. Les Médiums vont jouer tout à l’heure. 

Le club se remplit d’une faune inconnue, filles et garçons représentant pratiquement la mode qu’on pouvait trouver outre manche à Londres dans Carnaby Street, Soho. Enfin les musiciens arrivent : un trio, Le Trio. Guitare, basse, batterie. Le guitariste arbore une chemise à jabot façon Louis XIV sous une redingote bleu nuit au col luisant à cause des cheveux longs tombant sur les épaules, jean serré, boots rouges. Cette tenue vestimentaire reste pour moi, encore aujourd’hui, la tenue ultime du guitariste rock.

I’m so glad, I’m so glad, I’m glad, I’m glad, I’m glad : les paroles et la musique sont d’un américain obscur, reprises par les Cream, les Médiums ont commencé à jouer.
J’ai découvert grâce au guitariste Yves Botomisi, dit Boto, l’univers du blues anglais. Quand j’ai vu Boto tirer sur les cordes pour obtenir ce son bluesy caractéristique, un monde inconnu s’est ouvert devant moi, une révélation, mieux une révolution ! Boto savait tirer les cordes comme personne. Quand j’ai osé lui parler et lui demander comment il faisait, il m’a montré sa main gauche et ses doigts jaunis, pas seulement par la cigarette mais aussi par la corne. Il m’a fait toucher le bout de ses doigts, c’était de l’acier. Pour l’instant, ce que je voyais sur ce bout de scène restera à jamais gravé dans ma mémoire. C’est comme si j’avais vu Hendrix et Clapton en même temps, avec cette élégance qu’avait Boto de bouger appartenant  seulement à ceux qui ont le tempo naturel ; Il se déhanchait d’une façon particulière, lente et presque féminine… Ses interprétations de Fire et Hey Joe d’Hendrix étaient proprement époustouflantes. Mes disques de chevet seront maintenant pêle-mêle, Disreali Gears des Cream, Are you experienced de Jimi Hendrix, A Hard Road de John Mayall etc.


Les Mediums 1968, Yves Botomisi dit Boto à gauche de la photo


Les Médiums n’étaient pas les seuls à jouer au Club de Cherbourg, il y avait aussi les Hawks. J’aimais moins les Hawks. 
Ils avaient pourtant un bon chanteur à coffre dans la lignée d’un Eric Burdon. Leur House of the Rising Sun était d’ailleurs très bon, ils avaient leur morceau fétiche, Gloria, des Them, mais ils s’étaient plutôt spécialisés dans les reprises de Rhythm and blues (In The Midnight Hour etc.) 
Dommage que le guitariste, qui possédait une merveilleuse Telecaster sunburst, ne connaisse surtout que l’accord de fa, qu’il décalait sur tout le manche.

Boto avait une Fender Mustang, mais chez lui la marque et la qualité de la guitare n’avaient absolument aucune importance.

Je suis devenu un habitué des dimanches après midi du Club de Cherbourg. J’ai essayé une fois le club le soir. C’était déjà plus compliqué avec maman de trouver une bonne raison de découcher et puis j’ai tout de suite vu qu’au club ça pouvait devenir glauque, voire dangereux !
Le club bon enfant que je connaissais l’après midi se transformait en bar louche, adapté à la clientèle du quartier. L’ambiance était électrique, dû certainement au comportement quelquefois agressif des marins entre eux. Des débuts de bagarre pointaient de temps en temps, vite calmés par le patron et son homme de main. Des filles très maquillées, perchées sur les tabourets, discutaient et buvaient avec les marins. La seule chose que j’ai su faire, dans cet endroit devenu hostile, c’était de commander un croque monsieur, on me l’a servi au bar, ce qui renforça son côté incongru. 
La musique que distillaient les baffles de la stéréo était du rhythm and blues, le même que celui joué par les Hawks… Soudain j’ai vu Boto venir chercher la fille du patron, sorte de grand cheval sexy affublée d’un large chapeau avec ruban façon Longchamp. Je savais où ils allaient. Ils allaient au Café du Théâtre de Cherbourg, lieu plus classe que le club, où Boto avait ses entrées et pavanait. Je les avais déjà vus ensemble au Café du Théâtre quand je déambulais dans Cherbourg sans trop savoir quoi faire. Boto me fascinait, il changeait souvent de fille, je le regardais de la rue et faisais très attention de ne pas me faire remarquer. 
Moi, j’allais de temps en temps dans un petit bar situé dans la rue du casino qui donnait sur le port et qui était équipé d’un scopitone. La chanson déclenchée par les clients qui me revient en premier est Love Me, Please Love Me de Michel Polnareff.

Donc un dimanche après midi, au Club, j’étais au bar en train de boire ma conso gratuite, un Cacolac froid, quand j’entends le patron dire : je suis emmerdé, j’ai personne pour dimanche ! 

Je m’entends lui répondre : 
- je peux peut-être vous dépanner ? 
- Tu fais de la musique, toi ?
- Oui, j’ai un groupe.

Eh bien oui, j’avais un groupe, figurez vous. Jean Émile, Daniel et moi avions formé au lycée un embryon de groupe.

Jean Émile tenait la basse, une Fender precision que sa mère lui avait achetée, la même que dans Highway 61 Revisited, de Dylan. Il avait copié aussi la tenue du photographe sur la pochette, arborant souvent, puis toujours sur scène, un tee-shirt rayé blanc/roux. 
Daniel jouait maintenant de la batterie, une Pearl que ses frères, nombreux, avaient réussi à lui acheter et moi une guitare acquise pour 80 francs à la fille de Madame Ledouit, l’épicière de Chef du Pont.

Mon dieu qu’elle était laide cette guitare ! Une Vaufrey, elle était complètement atypique, construite autour d’un manche en aluminium qui faisait  presque toute la longueur de la guitare. La caisse elle, en plastique bleu flammé noir avec une corne, passait sous le manche ! Une horreur.
Maman, autoritaire : 
- Jean, pour commencer, ça devrait faire l’affaire ! 

Madame Ledouit lui avait affirmé que c’était une très bonne guitare. Maman n’avait aucune raison de ne pas la croire. 
En effet, un jour j’ai vu Boto tirer les cordes sur cette guitare. C’était une très bonne guitare.
Jean Emile se proposa de la repeindre pour gommer l’effet guitare de foire des années 60. Il eu la bonne idée de s’inspirer du style Psychédélique qu’on pouvait découvrir dans les gélatines des light shows projetés au Filmore west lors des concerts du Grateful Dead ou du Jefferson Airplane. Dans son choix de mélange de couleurs le rose était dominant. Pas sûr que j’aie gagné au change…


Notre répertoire : du blues anglais. Parfait pour le Club de Cherbourg.


Un modèle Vaufrey (marque italienne Wandré) identique à ma guitare...sauf la couleur.


Arrive le jour. Sur l’ardoise dehors, devant le club, la date et le nom du groupe : The Openin’s. Notez bien l’apostrophe, ça fait anglais d’un bon niveau. 
J’en ai encore honte aujourd’hui.

Je sens que le patron est un peu nerveux, pour lui, c’est un coup de poker.
La clientèle a l’air au rendez vous, les premières notes commencent, les filles se dirigent sur la piste de danse, le patron se détend un peu.
Vers la fin du dernier set, je me détend aussi un peu et tente un long solo sur la fin d’un morceau, l’inspiration vient,  on finit sous les applaudissements. Le patron avait sauvé son dimanche.
Au moment de partir il me dit : 
- le solo, c’était prévu ? 
- Je lui dis oui 
- Bien.
Malin le patron.







L’année scolaire 67 / 68 a vu surgir un nouveau protagoniste dans le petit monde du lycée de Valognes. Un pion, chanteur, encore. Il nous apporte sur un plateau une saison aux ‘’Enfants de Cherbourg’’. Les Enfants de Cherbourg était une sorte de patronage qui organisait des après midi dansants le dimanche dans un gymnase désaffecté, pour la jeunesse cherbourgeoise modeste.

Mais nous devions d’abord :

1 - l’engager comme chanteur
2 - élargir notre répertoire
3 - acheter une sono et un orgue pour pouvoir prétendre honorer le contrat.

Une chose saute aux yeux, même pour un néophyte : la disparité des gains entre les musiciens.
Papa et Maman à qui j’avais demandé de financer le projet l’ont tout de suite vu.
- Jean ! Daniel et toi ne gagnez rien dans l’affaire ! (le cachet servirait à rembourser la somme avancée par mes parents pour la sono et l’orgue)
- Maman, ça ne fait rien, on ne fait pas ça pour l’argent.
- Bon, mais François (le chanteur) et Jean Emile (le pianiste) doivent nous signer une reconnaissance de dette...
Je nous revois, le groupe, ma mère, mon père, tous dans son bureau transformé en étude de notaire. Moment pénible car je savais comment ça allait finir. 
En effet ça allait mal finir. 

Jouer aux enfants de Cherbourg a eu le mérite de forger notre endurance. Nous jouions de 15 heures à 19 heures avec une pause d’un quart d’heure. Je devais absolument attraper la dernière micheline à 19 heures 30.
François M. était assez beau mec et les filles lui tournaient autour. Cet intérêt ricochait un peu sur le groupe. 
Un jour à la pause, je vois surgir une fille de type asiatique, elle me prend fortement par la main et m’entraine pratiquement de force dans un vestiaire situé en haut d’un escalier. Ferme la porte, me cloue au mur  et me plante sa langue dans la bouche. Une furie ! J’étais tétanisé, sans réaction. Très vite, comme un chat avec une proie morte, elle me laisse tomber et retourne vers la piste de danse.


Dans le programme du groupe commençaient à se glisser des morceaux qui s’éloignaient petit à petit du blues : Nights In White Satin des Moody blues, America des Nice, A Whiter Shade of Pale de Procol Harum, Light My Fire des Doors, Season of the Witch de Julie Driscoll et Brian Auger etc. dont les exécutions étaient grandement facilitées par l’acquisition de l’orgue.
À Chef du Pont, je m’étais mis en tête de relever tous les morceaux de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Aucun ne m’a résisté. À Cherbourg j’étais connu comme le guitariste qui connaissait tous les accords de Sgt. Pepper. Mais Boto restait indétrônable.

Malheureusement un événement vint ternir son image.

Après les ‘’Enfants de Cherbourg’’, nous avions réussi à avoir un engagement au “Moulin Normand” le Dancing de Quinéville, situé sur la côte est du cotentin. On jouerait tous les mardis, jeudis et vendredis de la saison estivale. Jean Emile s’était mis à fréquenter la fille du patron du dancing, elle aussi élève au lycée de Valognes. Sylvie était raide dingue de Jean Emile ! 

Nous avions resserré l’effectif du groupe : 
     - Daniel et sa double batterie Pearl, 
     - Jean Emile : basse Fender Precision sur ampli Farfisa double entrée que nous trainions depuis le club de Cherbourg (j’utilisais la seconde entrée pour ma guitare),
     - Jean : guitare Vaufrey sur ampli Vox AC 30. 

Répertoire : blues instrumental + quelques couplets additionnels chantés (par moi)
- Crossroads (Cream)
- All your love (Otis Rush)
- Hey Joe (Hendrix) 
- Sunshine of your love (Brown/Bruce/Clapton), sans chant (superflu)
- Dust my blues (Elmore James) etc.
Nom du groupe : Nashville Skyline (pour les noms de groupe, j’ai toujours fait très fort).

Nous faisions une apparition vers onze heures du soir, une sorte d’animation. Je ne me souviens pas y avoir vu grand monde dans ce dancing, manifestement pour le contrat, Sylvie était passée par là.
Vers les 2 heures du matin Daniel et moi traversions 15 kilomètres de marais en solex pour revenir coucher chez lui, à Hémevez.




Je reviens sur mon matériel : guitare Vaufrey sur ampli Vox AC 30. 

Entre temps, Boto, mon héros, avait réussi à me fourguer son vieil AC 30 pourri pour pas trop cher. 
Il m’avait même fait une démonstration en y branchant ma Vaufrey et j’aime autant vous dire que ‘’ça le faisait ‘’! Cet ampli avait fait le Marquee à Londres (peut être...) et le Golf Drouot à Paris, c’est sûr, j’avais vu les photos ! Cet ampli sentait l’odeur caractéristique du matériel qui tourne : un mélange de fumée de cigarette et de bière que les musiciens renversaient immanquablement un jour ou l’autre en posant leurs verres dessus. L’odeur des dancings d’autrefois.  
Un an plus tard je reçois un coup de téléphone de Boto chez mes parents à Granville,
- Jean je suis emmerdé, j’ai un concert super important, mon Marshall vient de me lâcher, peux tu me prêter mon AC 30 ?
- Bien sûr, passe le prendre chez Jean Emile…

Je n’ai plus revu son AC 30 Vox. Ni Boto, décédé prématurément, plusieurs années plus tard, dans une quasi misère. Il n’aura pas eu le temps ni l’opportunité de devenir le guitariste de Johnny Hallyday, son ambition cachée…



François M. lui, était parti avec la sono et l’orgue sans laisser d’adresse.









                                                                                                                                  

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