Appendice - La cassette maudite

 La cassette maudite

Mercredi 22 décembre 2010. Comme tous les mercredis je prends le train en gare de Thiviers pour aller donner mes cours à Périgueux. Je sais que je vais commettre l’irréparable. Mon emploi du temps est comme du gruyère, plein de trous partout. Ça tombe bien. Depuis quelque temps j’ai un petit moral, j’ai très mal au dos (le mal de beaucoup de musiciens) à tel point que je ne touche plus ma guitare… Alors forcément je gamberge. 
Je ne devrais pourtant pas me plaindre, l’année 2010 a été plutôt bonne (ceux qui suivent mon travail le savent) et la prochaine s’avère encore plus prometteuse avec la sortie de deux disques en même temps, en février. Mais février c’est loin. Hier j’ai réécouté le Magma  live Hhai  acheté en cd il n’y a pas très longtemps. 
Köhntark, je donnerais pas mal d’années de ma vie pour composer un morceau aussi puissant ! Le disque a été enregistré en 1975. Ça me donne l’idée d’écouter le CDR de la bande des débuts de Noëtra vers l’année 78*. Ce n’est jamais bon pour mon moral d’écouter Noëtra… Voilà donc dans quel état d’esprit je suis quand je prends le train, ce fameux mercredi. 
Je donne mon premier cours, je ne suis pas à ce que je fais, finis péniblement un relevé d’une chanson de Brassens, le cours s’achève. Trou dans l’emploi du temps. Je sais où est la cassette. En fait il y a deux cassettes. Je connais bien la première, c’est celle ou j’ai retrouvé un morceau complètement sorti de ma mémoire, enregistré en concert en 1987 par une admiratrice du temps ou nous jouions en duo avec Christian. 
Les morceaux sont écrits en vert avec des titres à elle. Le morceau qui m’importe s’intitule : Gros Matou et le Papillon (nous n’avons pas les mêmes goûts en matière de titres). Mais ce n’est pas cette cassette là qui m’intéresse. C’est la noire, celle où il y a marqué en gros CONCERT NOETRA 17 JUIN 81 PART I. Je ne l’ai jamais réécoutée depuis. Elle a résisté à six déménagements et un divorce.
Les musiciens s’accordent, on entend une sorte de buzz qui est censé donner le la. C’est long, pas très pro. Hautbois, violon, saxophone soprano ; quel va être le premier morceau ? Ça démarre enfin : Agréments parfaitement bleus II. C’est en place, c’est parfaitement juste, la rythmique est derrière, dommage, belle guitare (le son que je n’ai jamais pu supporter, des années durant), instruments solistes superbes. Le son enfle pour la fin : ça craque ! 
Tout me revient, des craquements étaient intervenus dans les moment forts de l’enregistrement mais ce n’est pas grave, j’ai assez d’expérience maintenant pour passer outre. 
Agréments parfaitement bleus : Epilogue. Je me rappelle : j’avais rallongé ce morceau très court en écrivant une trame d’improvisation. Voyons cela. Thème joué violon/violoncelle. C’est quoi ce son de violoncelle ! En plus il est faux et trop fort. Pas de chance. (La prestation du violoncelle sera le seul regret musical de mon écoute). Pierre commence son chorus, ça monte, ça monte (This man burns, comme dirait Kent Carter, qui connaît bien Pierre). La phrase de trombone, derrière, est géniale. Frissons. 
Sens de l’après midi. Tendresse particulière pour ce morceau, le titre est de François. L’interprétation me coupe la chique. Trop beau. 
Noëtra, le morceau. Basse fuzz, le son du disque (puisque disque il y a, maintenant), tout y est. Maitrise totale, ça commence à faire beaucoup pour mon cœur. On sonne, c’est vrai j’ai cours ! Je donne vite fait une demi-heure de sourires à ma petite élève de sept ans et retourne à ma cassette. 
Neuf Songes. J’avais composé pour les concerts une sorte d’intro destinée à remplacer les bruitages de la version originale enregistrée en79**. Ambitieuse, l’intro, écoutons plutôt : flûte à bec soprano/clarinette, tutti répétitifs dans les aigus, réponses violon/violoncelle dans les médiums, renfort de la basse à pistons et du trombone dans les graves. L’ensemble ne se passe pas trop mal, vu la difficulté. Je redécouvre dans le cœur du morceau les arrangements écrits pour le septet qui fonctionnent plutôt bien. 
Improvisation générale annonçant le final : comment allons nous faire ? Tenus violon/violoncelle de plus en plus dissonants, ça sent le travail en répétition. Je joue des harmoniques qui sonnent pas mal (je m’en sortais toujours comme ça, avant, quand je ne savais pas trop quoi faire), Christian prend la main et de quelle manière, il n’y a que lui pour faire ça. L’improvisation est finie, on entre dans le final, même le violoncelle est bien. Le final est fort, comme toujours chez Noëtra, donc ça craque. On s’en fout. 
Transparences. Trois guitares, Christian, Claude, pour les deux parties d’arpèges d’accompagnement et moi. Ça sonne du feu de dieu, unisson du thème saxophone soprano/guitare : c’est beau à pleurer, d’ailleurs je fonds en larmes. Pas les yeux humides comme quand j’écoute le solo de Christian dans Long Métrage, non, de gros sanglots irrépressibles. J’arrive à aller jusqu’au bout du morceau. Stop. Je sèche mes yeux. Je ne peux pas rester comme ça. J’appelle Christian (Gerhards), il était au concert : répondeur,  je laisse un message que je peux à peine finir. J’appelle Alain : répondeur (mes amis sont très occupés, ils ne passent pas leur temps dans leur passé). 
Retour cassette, c’est le rappel : Noëtra le morceau, normal. Meilleur que la première fois, applaudissements à tout rompre. Rideau. Mon portable sonne. C’est Alain. Sauvé.
Cette cassette est une copie de celle que j’ai envoyé en juin 1981 dans les bureaux d’ECM. Elle mit fin aux relations d’ECM et Noëtra.

Sarrazac, le 23 décembre 2010 


Note : le choc provoqué par l’écoute de cette cassette sera le point de départ du processus d’édition du CD ...Résurgences d’errances, Muséa FGBG 4891.




Noëtra octet : Jean Lapouge /  Denis Viollet /  Pierre Aubert /  Daniel Renault /  Denis Lefranc /  Pascal Leberre /  Christian Pabœuf /  Claude Lapouge

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